Comment devenir milliardaire au Maroc: Acte II
Les marchands d'eau, d'électricité et des déchets
La gestion déléguée
Dans le cadre de l'expansion du capitalisme sauvage qui se cache derrière l'appellation démagogique de" mondialisation ", globalisation ou libéralisation, tout peut être acheté et vendu. Le plus important est de dégager des profits juteux dans des secteurs sans risques et, de préférence, dans des pays où l'Etat est faible, le contrôle démocratique et la transparence sont absents.
La convoitise du capitalisme ne se limite plus au secteur industriel ou aux grandes entreprises publiques comme la poste et les télécommunications. D'autres services aux collectivités des pays du Tiers Monde, et qui touchent tous les ménages, sont de plus en plus convoités par des groupes privés attirés par des profits juteux.
Les services aux collectivités les plus convoités par les entreprises privées sont : la distribution d'eau, les transports urbains, le traitement des eaux usées et la gestion des espaces publics.
Généralement, ces services publics sont cédés aux groupes privés, dans le cadre d'une opération de privatisation déguisée sous le vocable de : gestion déléguée.
La gestion déléguée est une tradition répandue en France qui consiste à confier à une société privée la gestion d'un service public. Mais les pouvoirs publics veillent à la protection du consommateur en préservant un pouvoir de contrôle sur le gestionnaire privé. Cette forme de gestion de certains services publics a eu un succès relatif en France. Compte tenu des perspectives de profits qu'offrent ces services, certaines entreprises privées, principalement françaises, se sont spécialisées dans la gestion des services aux collectivités.
Toutefois, ce qui est bon pour la France, ne l'est pas nécessairement pour d'autres pays et encore moins quand il s'agit d'un pays du Tiers Monde.
Ainsi, sous le même terme de " gestion déléguée " se cachent des comportements et des enjeux différents des groupes privés et des rôles très différents pour l'autorité publique délégante selon le cadre institutionnel de référence.
En effet, il y a une différence considérable dans le comportement des groupes privés dans les pays démocratiques développés et dans les pays en voie de développement, encore au stade d'apprentissage des règles démocratiques élémentaires.
Au Nord, les libéralisations, les privatisations, la dérégulation ou la gestion déléguée d'un service public se déroulent dans des conditions de transparence, de négociations et de concertations avec tous les acteurs économiques sociaux et politiques.
Globalement, le respect de cahiers de charges est scrupuleusement surveillé par des organismes compétents et indépendants. En cas de défaillance ou de non-respect des engagements, les autorités réagissent avant de subir la pression et la foudre de la société civile.
Gestion déléguée: substitution d'un monopole public par un monopole privé
Par contre, dans les pays du Sud où la corruption est généralisée, les décisions d'attribution de tel ou tel marché public sont prises par une poignée de dirigeants, si ce n'est pas par un seul décideur.
La transparence dans les marchés publics et les appels d'offres annoncés ne font pas partie des pratiques culturelles. Les marchés publics, les appels d'offre sont des concepts importés qui font office de décor, ce sont des formalités administratives destinées à la consommation publique.
D'une manière générale, dans les pays du Sud, le contrat de délégation d'un service n'est en fait qu'une opération de privatisation déguisée, dont le premier et le dernier perdant est le pays entier. La gestion déléguée d'un service public se résume au remplacement d'un monopole public mal géré (volontairement)par un monopole privé plus vorace et plus sauvage.
L'objectif principal du nouveau monopole privé est de réaliser le maximum de profits à court terme. Pour maximiser ses bénéfices, le nouveau patron va réduire les charges d'exploitation en commençant par les charges salariales (licencier ou limiter le nombre de travailleurs et/ou geler les salaires)et limiter les frais d'investissements.
Dans une seconde phase, Ie nouveau gestionnaire augmente les prix sans améliorer la qualité. Car l'amélioration de la qualité nécessite de nouveaux investissements à long terme, qui sont incompatibles avec la stratégie du gestionnaire basée sur le profit à court - terme.
Il ne faut pas se leurrer et ne pas trop espérer, il ne faut pas s'attendre à des investissements significatifs dans les infrastructures de la part d'un groupe privé. Les investissements dans la distribution d'électricité, de l'eau et l'assainissement des eaux usées nécessitent des capitaux importants qui ne peuvent être amortis que sur une longue période. Le nouveau gestionnaire privé et ses actionnaires ne vont pas attendre 30 ans pour tirer les premiers bénéfices.
Les consommateurs subissent la fracture et paient la facture. Les bénéfices sont rapatriés au Nord ou investis ailleurs, sans oublier d'engraisser ceux qui ont attribué à l'obtention du marché.
Horodateurs, Lydec, Amendis... au suivant.
Si dans cette course effrénée pour s'enrichir, certains n'ont pas hésité à planter des machines à sous dans les principales artères de Rabat et Casablanca et à imposer même aux riverains des abonnements à la carte pour le stationnement de leur véhicules, d'autres ont trouvé mieux : la gestion de l'eau, de l'électricité et l'assainissement des eaux usées !! Tout un programme. C'est ce que les spécialistes qualifient de la " marchandisation de l'eau ".
Aujourd'hui 7 % à 8 % des marchés de l'eau et de l'assainissement ont été libéralisés (c'est à dire cédés aux monopoles privés) dans le monde. Les résultats dans les pays du Tiers- Monde sont décevants sur tous les plans : au niveau de l'efficacité du service, au niveau du rapport qualité/prix et au niveau du bien- être social d'une manière générale.
Au Maroc, un autre contrat, de grande envergure, de gestion déléguée de la distribution d'électricité, d'eau potable et du service d'assainissement liquide a été attribué par Basri et compagnie (encore une autre affaire à mettre sur le dos de Basri) en 1977, à LYDEC (La Lyonnaise des eaux), filiale du groupe français Suez, en commençant par la plus grande ville du Maroc, Casablanca (4,5 millions d'habitants) et Mohammedia. Des recettes qui se chiffrent en centaines de milliards de Dh mais les investissements programmés sont toujours en attente.
Comme n'importe quel investisseur privé, SUEZ a obtenu un contrat juteux dans des domaines vitaux et où il y a des profits considérables et aucun concurrent: l'eau, l'électricité et l'assainissement liquide. SUEZ n'est pas allé s'installer au Maroc pour offrir aux Marocains une eau de qualité ou gérer leurs déchets. Son unique et principal objectif est de réaliser le maximum de bénéfices.
Face aux prix imposés par le monopole de Suez, les ménages marocains, les hammams, les hôtels, restaurants, cafés, etc. se sont rappelés les méthodes des ancêtres, tout en appliquant l'adage selon lequel "On est jamais mieux servi que par soi-même": forer son propre puits et installer des panneaux solaires pour réduire la facture du monopole.
Un autre groupe géant français, Veolia Environnement (ancien Vivendi environnement, a eu également sa part de gâteau en s'emparant de deux villes de plus deux millions d'habitants: Rabat et Salé. Le groupe Veolia ne s'est pas contenté de ces deux villes, il a aussi obtenu, via sa filiale Amendis, le contrôle total de la distribution d'eau et de l'électricité de la région de Tanger-Tétouane (près de 2,5 millions d'habitants.
La gestion déléguée, ou plutôt téléguidée, des services publics aux entreprises privées n'a pas vraiment apporté aux consommateurs la modernisation espérée et on ne peut pas affirmer ni prouver que la gestion privée de ces services est plus efficace que la gestion publique.
Les ménages marocains ont très vite goûté à l'efficacité de la gestion privée : irrégularité de la facturation, explosion des prix de l'eau et de l'électricité (plus de 35% pour l'eau), mauvaise qualité de l'eau (la consommation d'eau de Casablanca est déconseillée aux touristes), les investissements promis traînent et demeurent timides et les Marocains n'ont jamais eu autant de coupures de courant. Mais la rentabilité est très satisfaisante.
Hatimi